Avec le recul des interviews, on constate que Tsutomu Nihei partage ou a partagé des traits ainsi que des étapes de vie avec son héros Killee, un personnage mutique, misanthrope et appliquant la sécurité dans un monde gratte-ciel sans fin… et qui sera confronté à son destin à un moment donné de sa vie…
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| Blame aurait-il une part autobiographique ? |
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Nihei a eu une approche unique du manga, privilégiant les environnements et les bâtiments comme personnages principaux de sa narration plutôt que par les personnages humains. Il aime créer des mondes qui ne peuvent pas être entièrement expliqués, laissant une grande part à l'imagination du lecteur. Cette approche est en partie inspirée par des œuvres comme Heavy Metal et celles d'Enki Bilal, qu'il a découvert lors de son séjour à New York dans une boutique de jeux et de BD nommée Forbidden Planet, mais son style cyberpunk qui est plus à rapprocher du cyber gothisme pourrait aussi être alimenté des dessins de John Blanche dans Warhammer qu’il a dû croiser dans ce même magasin newyorkais. Nihei a toujours été fasciné par l'architecture et les environnements urbains. Son expérience dans le domaine de la construction lui a fourni une base solide pour créer des mondes détaillés et réalistes dans ses mangas. Il a également une vision philosophique autour de l’immortalité qui rebondit avec celle de Killee, et il aime à dire que nous vivons tous dans une partie du monde sans vraiment comprendre l'ensemble.
Cette perspective se reflète dans Blame, où les personnages évoluent souvent dans des environnements vastes et mystérieux, et où le lecteur doit décrypter l’histoire à travers des LOGS.
Tsutomu Nihei a tout d’abord étudié l'architecture au lycée en tant que matière et non en tant que métier, une discipline qui aura une influence significative sur son travail ultérieur. Son père était charpentier, ce qui a probablement contribué à son intérêt initial pour le domaine de la construction. Après avoir obtenu son diplôme, Nihei a travaillé pour une entreprise de construction générale pendant environ trois ans où il a occupé divers postes, notamment de contremaître mais comme il était junior il ne faisait rien d’intéressant, cependant dans une interview perdue (lu au début de mes recherches mais pas retrouvé au moment de l’écriture <(_ _)>) il avait indiqué que lorsqu’il était sur les chantiers, il lui arrivait de pointer du doigt un problème aux ouvriers et qu’il disparaisse ensuite immédiatement. Cette expérience lui a permis d'observer de près la construction de bâtiments de A à Z, une compétence qu'il a ensuite intégrée dans ses créations artistiques. Nihei a également travaillé comme dessinateur dans un bureau d'architectes, où il a réalisé des plans de construction très détaillés. Mais cette vie ne le satisfaisait pas.
A l’image de son héros, il a commencé une vie d’errements dont sa quête était de devenir mangaka…
Il a donc décidé de quitter son emploi et de se consacrer pendant 1 an à sa passion pour le dessin. Avant de se lancer sérieusement dans cette carrière, Nihei passa environ 1 an aux États-Unis où il suivit pendant quelques mois des cours à la Parsons School of Design à New York. Il y a appris à dessiner, une expérience qu'il a trouvée enrichissante mais qui ne l’a pas non plus satisfait entièrement, là-bas il a pu découvrir par sa boutique : Forbidden Planet, des jdr, des jeux de cartes, des bd occidentales, ... Il a également suivi des cours de langue anglaise en même temps mais également sans que ça aboutisse, cependant par un concours de circonstances cela le mènera à percevoir comment fonctionne la narration environnementale sans l’apprendre, car sa façon de communiquer avec peu de mots et par des représentations générales concordera de manière empirique à cette fin.
De retour au Japon, Nihei commença à soumettre ses œuvres à divers magazines, notamment au Weekly Shonen Jump et au Young Magazine mais sans succès immédiat dans sa quête. Pendant cette période d’errements, il travailla notamment comme vigile sur un chantier, reflétant encore Blame, puis a retravaillé à temps partiel dans un bureau d'études tout en développant ses compétences en dessin, il a même été assistant manga. Il réussit finalement un jour à publier Blame.
De ses expériences dans le monde du BTP, il a indiqué sa désillusion : « Lorsque je travaillais dans la construction, ceux qui avaient de bonnes compétences en communication accédaient instantanément au sommet de la hiérarchie. Quand j'ai vu cela, je me suis dit : “Je ne peux pas faire ça…” Quand je voyais ce genre de choses, je me disais qu’il n'y avait aucune chance que je réussisse ».
D’une certaine façon cette désillusion se retrouve dans le fait que Shibo ait une meilleure relation avec l’Agence Gouvernementale que Killee qui est pourtant un émissaire du système, qui d’ailleurs avant sa rencontre n’était jamais parvenu à un contact avec l’Agence, ce dont parle Tsutomu Nihei reflète ce qui arrive en société où c’est moins le savoir-technique qui importe que le savoir-être, et où peut sévir le népotisme de même que le Principe de Dilbert de Scott Adam disant : « les personnes incompétentes ont tendance à être promues à des postes de management pour éviter de nuire au business ». C’est pour cela qu’en interview de Blame, Nihei a été plutôt désabusé quand il parlait de près ou de loin de l’entreprise et du pouvoir. De même quand il disait être devenu misanthrope.
Puis étant donné les mauvaises relations existant sur les chantiers, il est possible qu’il ait eu à se battre sur ceux-ci ou qu’il ait vu des combats. C’est un problème fréquent dans le BTP, par exemple pour faire face aux manifestations syndicales violentes, le siège principal des filiales d’Eiffage à Lyon, est construit à l’image d’une forteresse, avec des portes dérobées au rez-de-chaussée, des sécurités pour empêcher les gens d’accéder aux étages et s’ils devaient y parvenir il y’a une sortie de secours menant à un endroit éloigné de l’entrée principale afin de fuir discrètement.
Enfin les architectes et les ingénieurs ont l’habitude de se prendre pour l’aristocratie du secteur, ce qui aboutit souvent à un certain mépris plus ou moins ouvert pour ceux qui ne le sont pas. Un mépris qu’on peut retrouver chez les dirigeants initiaux de la Ville dans Noise, à l’égard de la classe de résidents sans accès réseau.
Par conséquent on peut rapprocher d’autres choses… quand Killee se retrouve à la fin de l’EX-LOG Ruines Abandonnées dégoûté de tout ce qu’il a fait et vu lors de sa longue quête où finalement il n’a fait qu’aller d’échec en échec voire des retours en arrière quand il tombe dans le vide, tous ses efforts n’ont servi à rien tout comme les efforts de Nihei dans ses premiers emplois n’ont servi à rien et devant au final, revenir à temps partiel dans un secteur qu’il voulait quitter.
Et de l’action du pouvoir qu’il servait, Killee voit que finalement tout est pourri, illustrant aussi la désillusion au pouvoir de Nihei dans ses interviews.
Puis on trouve Killee jetant un dernier regard au passé et se retrouvant face à un choix crucial et son Instant Fatidique, comme Nihei qui ayant perdu son emploi à mi-temps au moment de la sérialisation (voir LOG 15 du pdf) : « Mon supérieur m'a dit qu'il était temps pour moi de m'essayer à la sérialisation, et c'est à ce moment-là que mon bureau a fait faillite. J'ai pensé que je n'avais pas d'autre choix que de le faire, et j'ai donc commencé à travailler sur la sérialisation de BLAME. » n’avait plus rien à faire que de se mettre à plein temps dans le manga Blame car c’était probablement sa première et peut être sa dernière occasion avant de devoir faire lui aussi un choix entre continuer à vouloir devenir mangaka ou revenir dans une carrière à temps plein dans le secteur qu’il voulait abandonner. D’où ces remarques de Nihei disant qu’il avait fait un manga de niche et pour s’exprimer lui-même.
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| L'Instant Fatidique de Killee et de Tsutomu Nihei |
Et dans cette troisième fin vous n'avez pas de fin heureuse, Nihei a dit qu’il n’aimait pas les fins heureuses, seulement les fins vraisemblables et réalistes, ici vous avez juste la réalité d'un système pourri auquel vous avez donné votre vie… pour rien. Mais au moins vous avez une occasion de le quitter avec panache.
Tsutomu Nihei a finalement tout donné dans Blame pour parvenir à réaliser son rêve, si Blame est si riche quand on l’analyse en profondeur c’est parce que Blame se nourrit de ce que Nihei a été nourri au cours de sa vie, en plus de sa passion pour l’architecture. Amenant le manga à aller bien au-delà des archétypes de narration habituels.






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