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| Jouets troublants d'une ère troublée |
Au début des années 1920, le Bauhaus révolutionne jusqu’aux jouets d’enfants. Parmi les créations les plus marquantes figurent les marionnettes désarticulées de Toni Hergt, aux membres mobiles et aux proportions stylisées, ou les formes organiques et arrondies de différentes tailles d’Eberhard Schrammen, évoquant les différences d’échelle humaine dans Blame. Mais c’est Alma Buscher, profondément influencée par les théories pédagogiques de Friedrich Fröbel (inventeur des kindergarten) et de Johann Heinrich Pestalozzi, qui incarne le mieux cette volonté de repenser le jeu.
Pour Buscher, les contes traditionnels ne sont qu’un « fardeau inutile pour les petits cerveaux ». Elle prône des jouets « épurés, non troublants, aux proportions bien définis », où les couleurs primaires (rouge, bleu, jaune) dominent, rehaussées de blanc pour « accroître la gaieté des couleurs et donc la joie des enfants ». Ses créations — pantins et cubes modulables aux lignes minimalistes — sont conçues pour stimuler l’imagination sans imposer de récit préétabli.
Pourtant, ces jouets, nés d’une volonté d’émerveillement rationnel, ont connu une postérité inattendue. Leurs corps segmentés, leurs articulations visibles, leurs visages souvent absents ou réduits à des formes géométriques ont nourri un imaginaire bien différent : celui de la monstruosité robotique.
Dans la culture populaire, les pantins désarticulés deviennent des figures de cauchemar, pensez aux automates de Metropolis (1927), aux marionnettes de Pinocchio (1940) dans leur version la plus sombre, ou aux robots sans visage des films d’anticipation des années 1950-60. Leur surface lisse, leur mobilité mécanique et leur absence d’expression en font des symboles de déshumanisation, comme si l’utopie bauhausienne, poussée à son paroxysme, basculait dans la dystopie.
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Modèle de mannequin de poupée traditionnel en bois vintage, Italie, années 1920. Puis une photo de Iwao Yamawaki, étudiant du Bauhaus, 1931. |
Tsutomu Nihei, dans Blame!, reprend et radicalise cette esthétique. Ses Contre-Mesures Exterminatrices ou ses Bâtisseurs partagent avec ces jouets une morphologie fragmentée. Des membres articulés comme ceux des pantins de Hergt mais transformés en outils de destruction, des silhouettes épurées dépourvues de traits humains évoquant les formes géométriques d’Alma Buscher, mais vidées de toute innocence, puis une mobilité mécanique où chaque mouvement semble calculé, froid, implacable.
Là où Buscher rêvait d’un monde ordonné et joyeux, Nihei en montre la dérive cybernétique : des créatures qui sont devenues les gardiennes d’un système totalitaire. Les jouets du Bauhaus, conçus pour libérer l’imagination, deviennent dans Blame! les instruments d’un monde-prison.
Ce renversement n’est pas anodin. Il révèle une tension fondamentale dans le modernisme. L’utopie des objets beaux, fonctionnels, éducatifs, au service de l’humain comme ceux ici de Sophie Taeuber. Et la dystopie, ces mêmes objets, une fois dépouillés de leur contexte, deviennent les emblèmes d’un monde déshumanisé. Les jouets du Bauhaus, comme les robots bâtisseurs ci-dessous, nous rappellent que toute forme pure peut basculer dans son contraire, et que la conservation de l’innocence du design n’est jamais garantie.
Sources :
Jouer la création, jouer pour combattre https://journals.openedition.org/strenae/6199
Livre du Bauhaus de Taschen




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