Mille ans de ténèbres empilées dans une mégastructure souterraine. Une mémoire émiettée. Et un monde poubelle cyclopéen au bord de la ruine.
Synopsis
L’humanité, qui a acquis l’immortalité au détriment de la fonction reproductive grâce à une technologie transformant le corps humain en cyborg, fait face à une crise de survie due à l’épidémie d’un nouveau virus, la faisant décliner inexorablement. Au milieu de cela, une possibilité de fertilité et donc d’évolution, est découverte dans la forme de vie artificielle « Mulligan », créée il y a longtemps pour servir de races esclaves et qui vivent isolés depuis plus de mille ans suite à leur rébellion contre leurs créateurs, une enquête souterraine commence alors. Le protagoniste, Parton, postule pour devenir enquêteur clandestin et commence à explorer le sous-sol en coopération avec les Mulligans pour en percer les secrets…
Présentation d’un summum fait d'argile et de lumière
Junk Head est une franchise culte s’inscrivant dans les genres du cyberpunk et du cybergothique, ainsi que de ces franchises qu'on ne regarde pas qu’une fois, mais qu'on arpente encore et encore… plus de vingt fois pour ma part et j’y retourne encore, comme on revisite une crypte familière. La franchise Junk a été grandement inspirée par Blame et ainsi elle peut être vue comme une déclinaison des récits de mégastructures.
On y trouve une société post humaine qui s’est enfouie profondément sous terre suite à son autodestruction nucléaire, d’où sa nécessité pour elle de créer un environnement technologique rappelant la nature perdue, ainsi que sa nature perdue après son évolution cybernétique, dont les paramètres narratifs font l’objet d’une satire plus détaillée que dans Blame. Elle trône également sur un environnement encore plus souterrain, dans lequel ont été déversé des polluants et autres anormalités, celui de la société mulligan qui y vit cloisonnée et sans contact avec la post humanité, qui après sa rébellion a finit à la suite de milliers d’année de cloisonnement par l’idéaliser, amenant le thème de la déformation du temps, car la chronologie de la mégastructure s’étend sur des milliers d’années. Les mulligans y ont évolué de manière chaotique et anarchique loin du regard de leurs anciens créateurs, ce qui amène mystères et quiproquos pour les humains.
En ce qui concerne la réalisation de l'histoire, il s’agit d’une odyssée où le héros - et sa mémoire avec lui - est malmené. Il en résulte un film qui, bien que né comme un ensemble de courts métrages de 30 minutes, reste volontairement fragmenté, épisodique, qui se déplie comme une archive endommagée sans qu’on y voit le montage pour combler les lacunes qui a eu lieu. Tout d’abord, le monde d'en haut, où l'on voit le héros encore post-humain, et les problématiques de cette société. La descente, l'exploration du monde souterrain et la confrontation à des sociétés et créatures mutantes toutes plus terribles et étranges les unes que les autres. Et l’écologie locale comprenant la documentation anthropologique du fonctionnement des sociétés mulligans qui est explorée documentairement dans un esprit proche de Scavenger Reign. Ce qui renforce le côté énigmatique de cet univers ainsi que le désir d'en percevoir les rouages. Le côté épisodique peut aussi renvoyer vers Blame qui a de nombreux sauts dans le temps et l’espace, ce qui découpe fortement sa narration.
L'animation en stop motion y est impeccable : chaque frame est sculptée à la main avec amour et dévouement, et est rempli de performances émotionnelles comme celle des trois trolls chasseurs, qui soufflent autant la comédie grotesque que la tragédie baroque (l’humour de la franchise se situe beaucoup dans le grotesque, les quiproquos, la satire et le misérabilisme de situation) dans un combat final vibrant d'une intensité rare pour des créatures de pâte et de fil de fer. C’est une odyssée voguant entre la comédie grotesque et la tragédie, ainsi que l’aventure et l’action épique.
Dans le cadre de mon artbook wiki Blame Expliqué (ou en anglais ici) j’avais par ailleurs inclus en dernière interview, celle de l’animatrice, Atsuko Miyake, qui disait y travailler sans compter ses heures et en dormant sur place, le résultat de cet acharnement est visible et est magnifique. ( ̄▽ ̄)d
Une trilogie dans la gorge du temps et aux noms qui résonnent
Le film s'inscrit dans une ossature de trilogie dont il occupe le centre :
Junk Head : le pivot, planté vers la fin d'une chronologie de mille ans ; Junk World : la préquelle lointaine, remontant les tréfonds jusqu'à l'ancien monde déclinant et à ce qui a engendré de celui-ci à la manière de Noise ; Junk End : la conclusion, dont le contenu reste inconnu en 2026, mais dont on devine la trajectoire : la fin d’un monde, et la naissance d'un autre, comme Junk World le laisse entrevoir avec ses dimensions parallèles.
Chronologie :
AD 1 (Après Dieu) Année 1 du nouveau calendrier (Création des Mulligans)
AD 1789 Rébellion de Mulligan (La guerre de Cent Vingt Ans)*
AD 1909 Accord d’armistice
AD 2343 « Junk World »
AD 3385 « Junk Head »
AD 3440 « Junk End »
*Référence probable à la Guerre de Cent Ans et à la Révolution de 1789. ψ(._. )>
La notion de 3 ou en japonais 三, semble nourrir l’auteur car en dehors de l’écriture en trilogie, il sert aussi pour les trois trolls chasseurs et dans Junk World le film est divisé en 3 grosses histoires. On retrouve donc des reflets d’écriture ci et là autour de cette notion.
Notez aussi que les titres ne sont pas de simples étiquettes marketings comme on est trop habitué à en voir avec d’autres, ce sont des métaphores pensées, et elles symbolisent le cœur narratif de chaque opus :
- Junk Head = « tête merdique » → la mémoire fragmentée et les savoirs inadéquats du héros sur les Mulligans ;
- Junk World = « monde merdique » → l'exploration de l'ancien monde corrompu et de la chute qui mena à Junk Head (au sens figuré comme littérale) ;
- Junk End = « fin merdique » → probablement la fin du monde et la matrice de mondes nouveaux, j’aurais tendance à penser que la dernière femme semi-naturelle qu’on découvre dans le 2 aura un destin analogue à celui qui a engendré les arbres de vie. Et quelque part, si le film est littéralement merdique, je ne sais pas, je le lui pardonnerait d’être roleplay, au pire les deux premiers films se suffisent et restent incroyables. ¯\_(ツ)_/¯
Junk en anglais à plusieurs sens dont argotiques, il a autant le sens pour désigner la notion de déchet, de détritus, que pour donner un sens merdique à quelque chose, comme par exemple de la Junk Food, traduisible en français par bouffe de merde, cuisine anglosaxonne, malbouffe. Comme on peut le voir dans le décor du film, cela peut aussi imager qu’on se trouve dans un monde décharge. On peut donc noter à quel point le choix des mots qui rebondissent sur de nombreux concepts, a été pensé.
VOSTFR - une langue de gorge et de rouille
Le film est en VOSTFR, mais rien de gênant, car il n'y a pas vraiment de langue ici. Le doublage en japonais est en fait une invention, souvent gutturale, où l'on devine parfois des mots familiers d’anglais ou de japonais, en général surtout les noms des personnages, qui étrangement, résonnent encore plus forts lors des moments d’action. On ne traduit ainsi pas Junk, on écoute seulement l’intonation des sentiments.
L'ombre de Blame et de tout ce qui l'a nourrie
Il en vient donc à dire quels sont les rapprochements avec Blame… C'est peu rapporté par la presse et les influenceurs français alors que nous sommes le pays qui le distribue le plus, et pourtant : l'univers JUNK puise largement dans celui de Blame!. Qu'il vaut mieux connaître pour saisir les références, les clins d'œil métas et les parodies que la franchise exploite pour rebondir dessus.
( ノ ゚ー゚)ノ C’est probablement le meilleur univers Blamien qui ne sortira jamais.
Le héros, par exemple, porte le corps d'un puissant robot de contre-mesure exterminatrice de Blame, mais chez lui, tout est inversé. Ce renversement crée un décalage hilarant… 😅 du moins si vous avez la référence. Il semble des critiques que j’ai lu et vu, que ceux qui ne l'ont pas goûtent le film moins intensément.
Plus discrètement, certains designs de personnages évoquent ce qu'on voit dans Abara et Biomega (comme les personnages sans yeux, les muligans n’ont pas d’yeux, ils ont au mieux des dispositifs avec des vers symbiotiques fonctionnant comme des yeux, ce qui fait que la seule chose qui se révèlent parfois sur leurs visages sont leurs bouches, laissant planer un doute carnassier sur leurs intentions).
Cette inspiration traverse tout : le charadesign, la mise en scène et les thèmes narratifs.
Côté mise en scène, on retrouve les plans des longues déambulations dans une mégastructure quasi déserte mais capable de virer hostile sans crier gare ; comme Killy, le héros traverse au fil de son odyssée des micro sociétés à la vision très originale ou parfois très énigmatique ; et aussi le côté LOG avec des flashbacks mis en scène pour avoir l’air d’enregistrements à lignes saccadées façon VHS comme lorsque le héros se remémore ce qui l’a amené jusqu’ici.
Côté narration, comme l’humanité issue d’une société en principe unifiée, nous avons ici une société Mulligan qui est aussi fragmentée en petits groupements de vie, chacun avec son thème propre (comme le village avec les femmes en rouge plus puissantes que les hommes, le centre d'élevage de champignons,...), du fait de l’immensité et du nombre d’étages qui recrée l’équivalent de régions. Nous avons un ascenseur étrange et lugubre comme celui menant vers la mégastructure officieuse de Blame. On croise également le thème de la Netsphere et d’habitants humains qui amènent à parler de transhumanisme, des mondes recréés en virtuel selon l’envie, ainsi que du thème de la génétique - ici bien plus explorés que dans Blame où nous n'avons que des échantillons ; le thème du virus infectant les gènes qui mène à la mort, prolonge cette veine bien qu’ici la mort soit issue du virus et non d’un système policier automatisé qui ne peut plus lire les autorisations. La société humaine qu’on y découvre, peu montrée dans ce film, reste néanmoins nettement totalitaire, faisant écho à celle de Noise. Par conséquent le héros tout comme Killee à une quête, celle de trouver des gènes non pas pour permettre d’atteindre la technologie mais permettant la reproduction.
Côté bestiaire, l'univers s'inspire de The Thing pour ses créatures mutantes les plus horrifiantes, qui fonctionnent autant comme boss que comme piège de niveau, mais Nihei lui-même s'en nourrissait, donc qui de la poule ou de l'œuf est venu en premier ? 🤔
Et globalement, toutes les sources qui ont alimenté Tsutomu Nihei se retrouvent dans la franchise Junk de Takahide Hori : H.R. Giger (ce qui aussi ramène le côté sexuelle lié à la quête du héros pour trouver comment permettre à l'espèce posthumaine de se reproduire), Jérôme Bosch, M.C. Escher… Au point que je me demande si le créateur ne s'est pas servi de l'artbook de Blame et en a remonté les références, strate par strate. (╯▽╰ )
On peut aussi noter des thèmes infernaux, d’imaginaires assez divers, puisant autant en Orient qu’en Occident, les trois chasseurs trolls semblent d’après le wiki être relatif aux contes japonais des trois démons, l’auteur reprend encore ce thème dans Junk World avec le personnage de Dante qui fera un long parcours contant la progression de l'âme de la perdition vers le salut (d’ailleurs le personnage de Tris sonne comme Béatrice). C’est ainsi quelque chose de récurrent dans les thèmes de cet univers.
Pour aller plus loin
Le film est dense et peut paraître confus en première vision, surtout que certains dialogues passent assez vite, ce qui est son rare défaut, on passe facilement à côté de certains concepts la première fois. Au-delà des revisionages, le site et le wiki des films détaillent l'histoire du contexte et des personnages, cela dit le second film comprend ce problème et est plus narrateur sur ce point-là. Il existe aussi un artbook, hélas non vendu hors du Japon, de toute manière s’il l’avait été, il aurait été en japonais haha.
Sources :
https://ja.wikipedia.org/wiki/JUNK_HEAD#%E3%82%B9%E3%83%88%E3%83%BC%E3%83%AA%E3%83%BC
https://ja.wikipedia.org/wiki/%E5%A0%80%E8%B2%B4%E7%A7%80
https://www.yamiken.com/junkhead
Concernant le réalisateur, il s’agit à l’origine d’un autodidacte du cinéma en solo et qui s’est fait accompagné d’une équipe de quelques personnes, mais il n’est pas parti de rien car à l’origine il est diplômé des beaux arts japonais et travaillait comme artiste, ainsi il avait déjà une compréhension expérimentée de la mise scène d’exposition, sur son site Yamiken, il présente d’ailleurs ces éléments de sa vie.
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| Exemples d'oeuvres du réalisateur avant Junk Head |
La franchise possède également une chaîne YouTube, avec quelques courts métrages et des making-offs : https://www.youtube.com/channel/UCgwBI9SUXIS95Hw4i4CarrA
https://www.youtube.com/watch?v=zHrce1oSApE
Conclusion — Mille ans de ténèbres empilées sous terre
Junk Head n'est pas un film qu'on quitte à la fin du générique quand on est fan de Blame : c'est une caverne de Platon dont on ressort marqué, avec de la rouille sous les ongles et des questions plein la tête. Takahide Hori et son équipe ont fait ce que Nihei lui-même n'a plus à prouver : il a pris l’idée de mégastructure, les silences, les créatures, les trous narratifs pour laisser place à l’imagination, et il les a pétries à la main, image par image, pendant de laborieuses années, jusqu'à en faire la chose la plus vivante qui soit : de l'argile qui vit. Tel Dieu dans la Genèse.
Là où Blame contemple l'immensité avec le détachement d'un dieu absent, Junk Head la traverse avec les pieds sales et le cœur à vif : c'est une odyssée de fin d’un monde qui ose rire au milieu de la tragédie, et c'est précisément cette hybridation - grotesque, satire, misérabilisme, une ironie aussi fine qu'une lame de scalpel - qui en fait probablement le meilleur univers Blamien que l'on verra jamais de notre vivant, et l'une des œuvres cybergothiques majeures du demi siècle. ( ̄﹃ ̄)
Vingt visionnages plus tard, je n'ai toujours pas fini d'en ré-explorer les strates et c'est la marque des grandes œuvres : on ne les a jamais assez vues, ni fini de s’en être lassé. On y redescend, encore et encore, comme on revisite une ancienne cathédrale engloutie : non pas pour comprendre, mais pour ressentir. Et l'on en remonte toujours un peu plus hanté, un peu plus émerveillé, avec l'envie tenace de replonger dans le noir, et par chance, Junk World est le Noise de Junk Head… 😎



















Pour info, j'ai généré un podcast IA pour cet article, augmenté des articles d'interview de l'auteur et des fiches wikis. Il est dans le lien Mega du Dossier des Podcast IA de Critiques :
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